Mon premier costume croisé chez Gaetano Aloisio à Rome

Hugo JACOMET

Mon premier costume croisé chez Gaetano Aloisio à Rome

Gentlemen,

comme vous le savez sans doute si vous lisez ces colonnes de façon régulière, je suis plutôt du genre fidèle en ce qui concerne mes tailleurs. En effet, je pense que lorsque vous vous sentez à l’aise et satisfait avec un tailleur (qu’il s’agisse de grande mesure, de petite mesure ou de demi-mesure selon vos moyens et votre niveau de passion pour la chose sartoriale) vous devriez, autant que possible, lui rester fidèle.

C’est également vrai, bien qu’évidemment à un degré moindre, avec une marque ou une boutique de prêt-à-porter.

Attention, je ne suis pas en train d’écrire que vous devriez n’avoir qu’un seul tailleur dans votre vie et lui confier l’intégralité de votre garde-robe car il est également tout à fait légitime d’avoir envie, au fil du temps, de goûter à des styles différents, à des épaules plus ou moins légères ou à des constructions plus ou moins structurées. Et comme dans le monde de la grande mesure (celui que je connais le mieux pour le « pratiquer » depuis maintenant plus de 12 ans) tous les tailleurs, même s’ils vous jureront le contraire, développent de manière consciente ou inconsciente un style « maison » souvent assez caractéristique, ce n’est pas un sacrilège de tester de temps à autre une autre maison de couture.

En ce qui me concerne, je suis fidèle à la maison Cifonelli depuis 2007 et plus de la moitié de ma garde robe en grande mesure provient de la rue Marbeuf. Pour autant, après avoir eu la chance de goûter, avec mon livre « The Italian Gentleman », à l’art tailleur Italien (de Milan à Naples), et après frôlé, je l’avoue volontiers, une overdose d’épaules Napolitaines, de poches plaquées et de poches poitrines « Barchetta », je suis rentré au bercail depuis maintenant une bonne année et je suis résolument revenu à mes premières amours : un art tailleur plus structuré, plus précis, moins (à dessein) « brouillon » et surtout plus charismatique que l’art tailleur du sud de l’Italie qui, malgré son charme indiscutable, correspond moins à ma personnalité : j’aime en effet l’art tailleur que j’ai souvent qualifié, dans ces colonnes, de « ligne claire ». Celui de Francesco Smalto de la grande époque, de Joseph Camps, de Mario de Luca, de Claude Rousseau, d’Henri Urban, d’Augusto Caraceni ou encore de l’immense Arturo Cifonelli. Dans cette ligue des tailleurs extraordinaires, on ne trouve, de nos jours, pas plus de dix noms entre l’Angleterre, l’Italie ou la France. Et parmi eux, le plus francophile (et francophone) des Maestros italiens : Gaetano Aloisio.

J’ai déjà eu l’occasion d’exprimer récemment dans ces colonnes mon admiration pour le travail de Gaetano Aloisio, mais aujourd’hui je voudrais, suite à plusieurs demandes de lecteurs en ce sens, entrer un peu plus dans le détail du premier costume que j’ai réalisé avec lui : un costume croisé 6 X 2 (six boutons dont deux actifs), coupé dans un formidable tissu Super160s de la maison Drago de Biella.

LE TISSU : LE SUPER 160s DRAGO

Il n’est désormais plus un secret pour personne que je suis un grand amateur des tissus de la maison DRAGO qui fabrique (de A à Z, du fil jusqu’à la finition) des tissus de grande classe dans sa filature située dans la région de Biella et que j’ai découvert précisément par l’intermédiaire de Maestro Aloisio.

Et ma liasse préférée parmi les 11 proposées à ce jour par DRAGO (qui couvrent l’intégralité des besoins des tailleurs, du Super 120s jusqu’au pur cachemire), est incontestablement la liasse Super160s dont j’ai choisi le premier tissu (voir ci-dessus) : un magnifique bleu avec une rayure très fondue et discrète.

Ce que j’aime particulièrement dans cette liasse, c’est que contrairement à beaucoup de concurrents dans ce même type de tissu à haut titrage, le Super160s de DRAGO possède une main étonnamment « nerveuse » (obtenue grâce à des techniques de finition très spécifiques à cette maison qui, techniquement, met la barre très haut).

Moi qui suis généralement assez circonspect sur la tenue, dans la durée, de tels tissus (plutôt fragiles et ayant tendance à « marquer » un peu au niveau des articulations et surtout à perdre de leur tombé dans le temps), je peux témoigner de la tenue absolument exceptionnelle du tissu de ce costume que j’ai déjà du porter une bonne vingtaine de fois (et même, sacrilège, parfois deux jours de suite).

Donc la prochaine fois que vous vous rendrez chez votre tailleur, demandez lui de toucher la liasse Super160s de DRAGO et vous comprendrez tout de suite de quoi je veux parler.

LA SCIENCE DES PROPORTIONS

Alors qu’il était encore un très jeune homme, Aloisio rêvait d’être architecte et était obsédé par les dessins géométriques (je raconte cette histoire à la page 86 de mon « Italian Gentleman »). C’est pourtant bien vers l’art tailleur que son destin le conduira à l’âge de 18 ans en intégrant un institut de formation pour tailleur à Milan.

Ceci expliquant peut-être cela, Aloisio fait ainsi partie de ces rares tailleurs qui semblent posséder une science quasi innée des proportions.

Pour ceux d’entre vous qui ont lu mon premier livre, The Parisian Gentleman, j’explique à la fin du chapitre consacré à Francesco Smalto (paix à son âme) que ce dernier faisait partie des rares tailleurs (et designers de prêt-à-porter) qui possédaient le don particulier de couper des costumes qui tombaient toujours très bien, même en prêt-à-porter. En effet à l’époque chez Monsieur Smalto, lorsque vous passiez une veste soit trop grande soit trop petite pour vous (pour vous rendre compte d’un tissu par exemple), la veste flattait quand même votre silhouette et était bluffante d’élégance. On avait d’ailleurs l’habitude, à l’époque, de dire qu’un costume Smalto « ça tombait toujours bien » même si vous aviez pris (ou perdu, ce qui est plus rare) cinq ou six kilos.

J’ai vécu la même sensation avec mon costume croisé Aloisio lorsqu’il m’est arrivé de le faire essayer à plusieurs personnes (dont certains tailleurs célèbres à l’étranger) afin qu’ils se rendent compte du tombé impressionnant et de la légèreté du Super 160s de chez DRAGO : même si le costume n’était pas du tout adapté à leur morphologie (et de très loin pour certains), eh bien visuellement il se passait quand même quelque chose de presque magique. J’ai même surpris le regard ébahi d’un maitre tailleur très célèbre dans une grande capitale européenne qui n’en revenait pas de se voir si beau en ce miroir avec un costume dont les manches lui arrivaient pourtant à peine au milieu des avants-bras…

Et c’est là l’un des grands mystères de l’art tailleur. Ce qui fait, et fera toujours, la différence entre un bon tailleur et un grand tailleur : sa capacité à créer un effet esthétique indéniable, immédiat mais quasi inexplicable car n’ayant pas uniquement à voir avec la précision de la coupe et la qualité de la couture… C’est comme le touché de balle pour un footballeur, le doigté pour un pianiste concertiste, le « groove » pour un batteur de jazz ou encore le coup de pinceau pour un artiste peintre : cela ne s’explique pas et, Dieu merci, cela ne s’expliquera jamais. C’est d’ailleurs pour cela qu’aucune machine ne saura jamais complètement remplacer la main de l’homme dans certains métiers comme les tailleurs ou les maitres bottiers en grande mesure.

LES REVERS, LA CROISURE ET LE BOUTONNAGE

Je suis assez réputé pour mon goût immodéré pour les revers sur-dimensionnés. J’avoue d’ailleurs volontiers avoir parfois poussé le bouchon un peu trop loin sur certains costumes, notamment italiens et croisés, de ma garde-robe.

C’est donc avec ce costume que je suis revenu, à mon corps défendant puisque j’ai laissé Gaetano décider de la bonne taille de revers pour moi selon son propre goût, à des proportions, certes très généreuses mais tout de même un peu plus raisonnables (10 cm).

Le résultat est de toute beauté avec un revers légèrement courbe, une anglaise très années 30 (la partie pointue du revers « peak » étant assez montante), un rapport anglaise – contre anglaise assez prononcé (pour les puristes, il s’agit du rapport en la partie haute du revers, partant du col et la partie basse du revers) et un cran quasi fermé positionné de façon médiane, ni trop haut (très années 2010), ni trop bas (très années 40 et 50). Bref un beau travail de maîtrise des proportions.

La croisure est elle aussi parfaitement maîtrisée (ni trop fermé, ni trop ouverte) avec un boutonnage du deuxième bouton, le seul que personnellement j’utilise, placé 6 cm au dessus du nombril.

La croisure et son ouverture est un facteur-clé à prendre en compte lorsque vous passez commande (ou lorsque vous achetez en prêt-à-porter) un costume croisé. En effet, une croisure trop fermée génère un surplus de tissu au niveau du torse qui a tendance à vous « épaissir » (si vous voyez ce que je veux dire). Moi qui suis très développé au niveau du torse (dix années de musculation dans une autre vie), j’ai récemment fait la douloureuse expérience de ce problème avec un magnifique costume croisé, mais que le tailleur a tellement « fermé » qu’il me fait prendre instantanément, visuellement, 10 kilos et que donc je ne porterai sans doute jamais…

C’est aussi dans ce genre de situation qu’un grand tailleur est un gage de sécurité pour vous, votre confort et votre silhouette.

LA QUALITE DES TOILES

Voilà un autre « détail » tailleur qui n’en est pas un et dans lequel Gaetano Aloisio fait vraiment la différence : la qualité des toiles utilisées dans les « entrailles » de la veste.

Nous avons été parmi les premiers (avec notre camarade Julien Scavini à qui nous devons aussi rendre hommage ici pour son apport indéniable à la culture sartoriale en France) à insister sur l’importance capitale de l’entoilage dans une veste de costume en termes de confort mais aussi de tombé et de longévité.

Pour porter ce costume de manière très fréquente, je peux témoigner de la qualité des toiles utilisées par Aloisio pour tous ses costumes. En effet, plus je porte ce costume, plus je me sens bien dedans et plus il semble (grâce à l’extrême qualité des toiles maison) flatter ma silhouette en « épousant » littéralement cette dernière.

Très peu de tailleurs dans le monde sont capables de vous procurer ce type de sensation, au demeurant assez difficile à décrire. Gaetano en fait indéniablement partie avec, selon mon expérience, quelques autres qui doivent se compter sur les doigts d’une main et demi, grand maximum.

LES DETAILS

Evidemment à ce niveau de qualité, tous les détails tailleurs sont présents et réalisés avec maestria : boutonnière milanaise sur le revers, extrême qualité de la doublure, points de couture irréprochables, fentes arrières avec pli marqué au repassage (la jointure entre la partie visible – extérieure – et la partie non visible – intérieure – de la fente arrière est marquée avec un pli avec une belle quantité de tissu sous la fente), sans oublier la fameuse poche « goutte », positionné comme une « poche secrète » dans la partie basse de la doublure (voir ci-dessus) qui est généralement la signature d’un costume d’origine parisienne (école Camps et Smalto).

EN RESUME

Gaetano Aloisio est, peut-être, le premier tailleur à réussir à faire une synthèse moderne entre l’art tailleur parisien (lignes claires, emmanchures très hautes, qualité de la couture, finitions d’exception) et l’art tailleur italien en général et romain en particulier (légèreté des vêtements et, surtout, confort absolu).

Et c’est pour toutes ces raisons, et notamment la dernière, que je pense que Gaetano Aloisio fait partie des tous meilleurs « maestros » au monde, tous pays confondus.

La (très) grande classe,

Cheers, Hugo

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Sartoria Gaetano Aloisio

Via di Porta Pinciana, 1, 00187 Roma RM, Italie

Tél : +39 06 808 1621

E-mail : direzione@gaetanoaloisio.com

Instagram : @gaetanoaloisioofficial

Toutes les photos © Andy Julia pour Parisian Gentleman à l’hôtel Ritz Paris.