Dix ans de Parisian Gentleman en Dix Textes (2/10) : vers une deuxième révolution sartoriale ?

Hugo JACOMET

Dix ans de Parisian Gentleman en Dix Textes (2/10) : vers une deuxième révolution sartoriale ?

Gentlemen,

alors que 2019 est à nos portes reléguant (ou élevant) officiellement PG au rang de grand ancien, je souhaite aujourd’hui partager avec vous une réflexion que j’ai mis dix bonnes années à formuler et qui, je le sais, va sans doute ébranler certaines de vos certitudes, irriter certains membres de notre communauté, voire jeter un (gros) pavé dans la (petite) mare sartoriale.

Mais quand on atteint l’âge canonique – à l’ère de l’internet – de 10 ans de présence ininterrompue sur la toile au milieu du grand débat sartorial, il me semble que l’on acquiert également le droit de dire le fond de sa pensée sur certains sujets, même les plus sujets à controverse.

Mais avant d’énoncer cette proposition à dessein sartorialement incorrecte, je souhaite d’abord revenir sur certaines de mes prises de position passées, la plupart du temps péremptoires, sur l’éternel débat entre mode et style, ou entre « fast fashion » et style classique.

J’ai en effet été parmi les défenseurs les plus ardents du fait que la mode était artificielle, imposée, collective et passagère tandis que le style était à l’inverse authentique, personnel et intemporel.

Je me suis, comme beaucoup d’autres, étourdi avec ces citations tellement ressassées que l’on ne sait même plus à qui les attribuer avec précision, entre Coco Chanel, Yves St Laurent et quelques autres. Je parle évidemment des célèbres « La mode passe, le style reste », ou « la mode est passagère, le style éternel » ou encore, la célèbre diatribe d’Oscar Wilde disant que « La mode est une forme de laideur tellement intolérable, que l’on doit la changer tous les six mois ».

Mais plus je lis ces citations, qui sont encore utilisées partout, notamment chez les jeunes gens qui découvre avec émerveillement l’univers sartorial, moins je suis d’accord avec le sens profond qu’elles sont censées communiquer. Peut-être les ai-je moi-même trop souvent entendues, lues ou utilisées, mais je dois confesser aujourd’hui que les poncifs du type « La mode passe, le style reste » ne me font plus vibrer. Pire, je les trouve hautains, arrogants et, à bien des égards, erronés.

Je m’explique.

Tout d’abord, je ne suis pas en train de dire que les quelques 2000 articles présents sur ce site, et les dizaines de papiers dédiés précisément à la différence entre la mode et le style, sont à jeter à la poubelle. Non, bien sûr que non.

Je dis simplement qu’après avoir vécu plus de quinze années (dont dix avec PG) littéralement immergé 24 heures sur 24 dans ce microcosme, je déclare aujourd’hui que penser que le style est intemporel, permanent (sorry Simon) voire éternel est un exagération pour ne pas dire une fanfaronnade.

Est-ce que nous nous habillons, en effet, comme au 17ème siècle avec force perruques, jabots et autres talons hauts ? Ou, pour rester plus proche de nous, pensez-vous que le Jimmy Stewart de « La vie est belle » (1946) ou le Clark Gable de « New York Miami » (1934) que nous chérissons aujourd’hui pour leur style intemporel auraient été jugés élégants et modernes (dans le sens Baudelairien du terme) dans une soirée chez Tommy Nutter et Edward Sexton en 1970 sur Savile Row en présence de Ringo Star, de Mick Jagger ou d’Elton John ?

Bien sûr, j’avoue bien volontiers ici forcer un peu le trait afin de nourrir mon propos et vous mettre graduellement sur la piste de l’idée que je tente de développer et que je vous livre maintenant :

Le style masculin classique n’est pas intemporel. C’est une fable de sartorialiste, une croyance erronée. Aurions-nous en effet la capacité (quasi surnaturelle) à être complètement imperméable aux influences extérieures ? Serions-nous équipé d’une armure nous protégeant de « l’air du temps » ? Galéjade à sept plis ! Vantardise napolitaine !

En réalité, la seule différence réelle avec l’aspect éminemment éphémère de la mode c’est l’échelle de temps des deux approches.

L’échelle de temps de la mode, c’est la saison (6 mois), celle du style classique, c’est (sans doute) la décennie.

En effet là où la mode a besoin seulement de quelques mois pour rendre obsolète une couleur, une coupe ou une matière, le style classique a besoin quant à lui de plusieurs années pour faire bouger les lignes (au sens propre comme au sens figuré).

Cela ne veut pas dire que mon premier costume en grande mesure de chez Cifonelli est passé de mode, bien au contraire (je le porte plus que jamais!). Mais cela veut dire par exemple que nous avons vu, petit à petit les crans des revers de vos vestes s’abaisser alors qu’ils avaient presque atteint, il y a 7 ou 8 ans, l’épaule ! Cela veut dire que les revers sur-dimensionnés (qui ont été ma grande passion comme vous le savez sans doute), sont en train de revenir à des dimensions plus raisonnables. Cela veut dire que l’excès de plis (« shirring » ndt) sur les têtes de manche napolitaines ont tendance à (enfin) s’atténuer et à ne plus ressembler à une peau de banane pourrie.

Quand la rébellion se normalise

Nous vivons une époque où notre Berluti adoré s’est lentement mué en vendeur de baskets à 2000 euros et où, à l’inverse, Dolce & Gabbana se découvre une passion pour l’art tailleur (D&G Alta Sartoria). Une époque où nos magazine préférés chantent ad nauseam les louanges de Ralph Lauren (en allant jusqu’à nous expliquer dans un numéro spécial à quel point le monde a plus que jamais besoin de lui! Pardon ?) et engrangent les double-pages de publicité avec les seules marques encore capables de les acheter (Vouis Luitton en tête). Une époque où tout le monde (je dis bien tout le monde) se rend désormais au Pitti Uomo en espérant se faire photographier par le bon photographe comme à la grande époque des starlettes à Cannes qui, en marge du festival, s’exhibaient en bikini dans l’espoir (toujours déçu) d’attirer l’attention de producteurs à la recherche de la star de demain.

Bref, nous devons nous rendre à l’évidence : notre rébellion sartoriale qui fut si excitante, si jouissive, si passionnante à vivre et si gentiment subversive est en train, doucement mais sûrement, de se normaliser.

Pire elle commence à souffrir des mêmes maux que la « Haute Mode » (High Fashion ndt): arrogance, sentiment de supériorité de ceux « qui savent » (comment plier une pochette, comment ne PAS attacher la deuxième boucle d’un double boucle) et tentative d’influencer les « masses » avec des « icônes du style » réelles ou, la plupart du temps, autoproclamées (à coup de centaines de milliers de faux followers achetés pour quelques centaines d’euros).

Et pour couronner le tout, certaines grandes maisons tailleur présentent depuis quelques années des collections pendant les fashion weeks en allant jusqu’à s’essayer à l’exercice des défilés! Mais mon Dieu, il n’y a rien de plus ennuyeux que d’assister à un défilé de jeunes mannequins en costumes droits, en costumes croisés et en costumes trois pièces qui ont l’air tellement mal à leur aise dans les-dits costumes que cela en devient risible. Suis-je donc le seul à remarquer cette dérive progressive mais bien réelle consistant pour les maisons de mode à s’inventer des racines artisanales et pour les vraies maisons artisanales et traditionnelles à se prendre à rêver d’un futur de grande maison de mode ?

Prenez cela comme du bavardage si vous le voulez, mais je pense sincèrement que le sujet que je tente d’aborder ici, sans doute maladroitement et de manière un peu déstructurée (comme il se doit), est pourtant capital pour le futur de notre communauté qui, par ailleurs, est en train de vraiment se développer et de marquer des points dans un monde qui a tellement besoin d’élégance et de bienséance.

Vers une deuxième révolution sartoriale

C’est ce que je nous souhaite pour les dix années à venir: une deuxième révolution sartoriale.

Et même si je ne suis pas en mesure de vous en donner précisément la feuille de route, voici, en vrac, quelques pistes de réflexion :

Règle 1 : le Pitti Uomo n’est pas la vraie vie. (Sauf pour les exposants ou les acheteurs qui viennent y faire des affaires).

Règle 2 : Instagram n’est pas la vraie vie.

Règle 3 : Ne vous laissez pas influencer par les « influenceurs » professionnels ou pire, les « GQ insiders » (quelle appellation stupide!). Cette idée de faire ouvertement profession de son « influence » est le summum de la prétention.

Règle 4 : Nous en avons marre d’être harcelés et dupés par ces histoires de savoir-faire transmis de génération en génération, la plupart du temps inventées ou pour le moins exagérées. Tout le monde est capable de trouver dans son arbre généalogique un oncle éloigné ayant été garçon de course chez un tailleur en 1903. Et si, en outre, la cousine par alliance de votre arrière grand mère a conservé une photo de l’Oncle Robert, vous êtes parés pour ouvrir un salon de tailleur sur-mesure « fondé en 1903 ».

Peu importe le mensonge, pourvu qu’on ait la date !

Règle 5 : Nous n’avons que faire que votre atelier ait été créé il y a cent ans ou hier matin. La seule chose qui nous intéresse, c’est la qualité, la qualité et la qualité.

Règle 6 : Continuons de traquer inlassablement les abus sémantiques et d’appeler un chat un chat. Et élevons-nous contre cette idée, largement enseignée dans les écoles de journalisme du monde entier, qui tend à expliquer que le glissement sémantique de certains termes est un phénomène naturel et contre lequel il n’y a rien à faire. Que nenni ! Il est plus que jamais important de comprendre (et de défendre) la différence entre Grande Mesure, Petite Mesure, Demi-Mesure, Sur-Mesure et tous les termes qui définissent précisément un niveau d’artisanat et d’intervention de la main de l’homme.

Règle 7 : Gagnons en humilité et en sobriété. Et surtout arrêtons de nous gausser d’en savoir plus que les autres en matière d’élégance car ce n’est pas vrai. Il m’est arrivé de rencontrer des personnes qui possédaient un savoir encyclopédique sur notre domaine et qui s’habillaient comme des arbres de Noël.

Règle 8 : Faisons la paix avec le monde de la mode. Nous sommes deux continents différents avec un océan (de différences) qui nous sépare et nous séparera toujours. Et gardons toujours à l’esprit que même si certains designers nous hérissent le poil, la mode et la haute-couture restent de formidables vecteurs d’image et d’énormes pourvoyeurs d’emplois pour la France. Et Dieu sait si notre pays en a plus que jamais besoin…

Règle 9 : Continuez mes amis à chercher et à forger votre propre style avec humilité et en acceptant de faire des erreurs. Et surtout soyez imperméables aux donneurs de leçons qui pullulent sur les réseaux sociaux et qui prennent un malin plaisir à montrer du doigt (parfois publiquement sur Instagram) vos erreurs et à se moquer de vous. Ces comptes Instagram anonymes, uniquement destinés à discréditer ou à faire du mal à autrui sont tous animés par des personnes qui ont elles-mêmes une revanche à prendre sur la vie. Ignorez-les et tracez votre propre sillon stylistique.

La recherche et l’élaboration d’un style qui vous est propre est finalement la seule chose qui soit vraiment intemporelle et qui transcende les générations, les statuts dans la société et les cultures.

Bonne année mes amis !

Cheers, Hugo