Dix ans de Parisian Gentleman en Dix Textes (3/10) : de la puissance des détails

Hugo JACOMET

Dix ans de Parisian Gentleman en Dix Textes (3/10) : de la puissance des détails

Gentlemen,

alors que nous sommes entrés de plain pied dans l’année 2019, l’année que l’on qualifiera dans le futur de dernière année des années 10 (!), j’aimerais partager avec vous une réflexion concernant un domaine capital dans notre univers sartorial auquel j’ai beaucoup réfléchi depuis de nombreuses années et qui est malheureusement trop souvent traité par dessus la jambe à grands coups de poncifs et de raccourcis intellectuels : le sujet de l’importance des détails.

Vous avez en effet sûrement entendu plus souvent qu’à votre tour le célèbre « le diable est dans les détails » qui est devenu l’un des slogans les plus utilisés dans notre domaine (particulièrement par les vendeurs d’accessoires !)

Aujourd’hui, en ce premier Janvier 2019 (j’écris ces quelques lignes depuis les Etats-Unis), j’aimerais profiter de cette journée toujours plutôt calme et souvent sans agenda où l’on tente tant bien que mal de récupérer des excès de la veille et de la stupeur de n’avoir pas vu passer l’année précédente, pour tenter modestement d’élever le débat sur le sujet en sortant, temporairement, de notre domaine stricto sensu pour mieux y revenir avec, je l’espère, une meilleure compréhension de ce sujet absolument fondamental.

Et pour ce faire, je me dois de partager avec vous la fascination que j’ai pour l’oeuvre d’un écrivain qui a publié l’année dernière son vingtième livre (« Détails », aux éditions Gallimard NRF) : Marcel Cohen.

Marcel Cohen est l’inventeur d’un genre littéraire singulier dont il est le seul représentant (au moins de façon ouverte) et qu’il a baptisé « Faits ». Ainsi sur la couverture de ses cinq derniers livres, le mot « Faits » est écrit sous le titre comme on écrirait « Roman », « Essai », « Poésie » ou « Biographie ».

Sans entrer dans une longue exégèse de cette oeuvre si particulière, retenons que Marcel Cohen entretient depuis de longues années une relation plutôt houleuse avec le genre littéraire du roman en arguant que l’observation brute des faits est souvent plus puissante que la tentative du romancier ou du poète de vous imposer sa fiction, sa vision de choses et, de façon détournée, sa recherche du Tout.

Marcel Cohen a ainsi fait profession de n’ajouter aux faits aucune opinion, aucun lien de causalité entre eux, aucun enseignement pré-mâché mais de les laisser parler par eux-mêmes dans toute leur crudité, dans toute leur brutalité, dans toute leur poésie, dans toute leur tendresse et dans toute leur puissance. Dans son dernier livre « Détails », Cohen montre (sans le dire évidemment) que les détails en disent souvent plus que le Tout et que la recherche de ce dernier en tant que tel lui semble vaine, alors qu’on peut le trouver, au moins de manière parcellaire, dans les détails les plus infimes et les plus anodins. C’est aussi sa façon de dire que si l’essentiel est (ou semble) inaccessible, alors le détail (qui lui est immédiatement accessible par l’observation) prend toute son importance et délivre son incroyable puissance.

En avril dernier, Alain Finkielkraut a invité Marcel Cohen dans son émission Répliques et a demandé à notre André Dussollier adoré de lire, avec cette voix si grave et si expressive, certains passages de « Détails » dont je me permets de retranscrire ici un extrait dont la puissance ne vous échappera pas :

Extrait du livre « Détails » par Marcel Cohen © Editions Gallimard NRF

« En 1943, le sculpteur américain Alexandre Calder et sa femme sonnent à la porte du Docteur Petiot au 21 rue Lesueur dans le 16ème arrondissement de Paris. Madame Calder est médecin; elle est aussi américaine et juive, deux raisons de quitter Paris occupé. Grâce à ses relations, Petiot se fait fort de procurer au couple de faux passeports et un passage pour l’Amérique du Sud.

Comme aux autres candidats au départ, il conseille de coudre devises et bijoux dans la doublure des vêtements et de n’emporter qu’un léger bagage. Au jour dit, le couple n’aura qu’à se présenter à son cabinet. Petiot se chargera du reste.

C’est alors que Petiot s’absente pour aller chercher les formulaires que devra remplir le couple. Madame Calder en profite pour se lever d’un bond : « Fuyons au plus vite! » murmura t-elle  à son mari qui n’en voit pas l’utilité. Tout ne se présente-t-il pas pour le mieux ?

Sur le trottoir elle rappelle à son mari que Petiot se prétend chirurgien. Alexandre a-t-il fait attention à ses ongles ? « Ils sont noirs de crasse. Jamais un chirurgien ne se négligerait à ce point même s’il n’exerçait plus » explique-t-elle.

A cette date, 27 personnes, toutes candidates au départ avaient été dépouillées de leurs biens dissimulés dans leurs vêtements. Les victimes avaient préalablement été assassinées dans le cabinet de la rue Lesueur et incinérées par le prétendu chirurgien dans son poêle à bois. »

Evidemment cette histoire (vraie) est d’une puissance tragique inouïe et nous donne tous à réfléchir au nombre invraisemblable de détails que nous avons du  « manquer » dans notre existence.

Mais nous pouvons également tirer de cette histoire stupéfiante des enseignements plus « légers » en revenant, pour finir, au domaine qui nous intéresse dans ces colonnes.

Dire qu’un petit détail vestimentaire ou qu’un petit geste emprunt d’élégance en dit souvent plus sur la personne en face de vous que son costume en Super250s ou son manteau en vigogne semble être une lapalissade. Pourtant, j’éprouve aujourd’hui le besoin pressant de le rappeler, que dis-je, de le crier haut et fort : un détail dit (presque) tout ou, en tout cas, en dit plus sur vous que votre apparence globale.

Attention, cela ne veut pas dire que vous devez vous affubler de multiples accessoires en essayant, précisément, d’attirer l’attention d’autrui sur tous les « détails » de votre mise. Non. Mais cela veut dire que certains « détails », justement, sont pratiquement non négociables dans notre domaine comme une chemise propre et bien repassée, des souliers bien entretenus et bien cirés, des mi-bas immaculés (et sans trous au talon) et d’autres choses tellement évidentes qu’on oublierait presque de les citer tant notre attention est aujourd’hui attirée vers le nombre de bracelets que nous portons ou la position de notre épingle à cravate…

Cela ne veut pas dire non plus, à l’inverse, que vous devez vous restreindre dans vos élans créatifs sartoriaux et ne pas laisser libre cours à vos envies et vos intuitions.

Cela veut simplement dire que vous devez garder en tête qu’un détail (même en apparence anodin) en dit beaucoup plus sur vous que votre silhouette globale ou que la qualité évidente de votre mise.

Quant aux « règles » expliquant qu’il vaut mieux porter des chemises avec des cols et des poignets complètement élimés (afin de faire croire à autrui que vous faites partie de la vieille aristocratie qui montre ainsi son dégout pour le gaspillage), ce sont des fables de nouveaux riches voulant se faire passer pour des aristocrates. Pathétique.

Je vous souhaite, avec Sonya, Greg, et toute l’équipe de PG et de Sartorial Talks, une formidable année 2019 pleine de joie, d’élégance et d’accomplissements. Et n’oubliez pas de garder les yeux grands ouverts afin de ne manquer aucun détail, car certains d’entre eux pourraient bien changer le cours de votre existence.

Cheers, Hugo

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Source : Détails, par Marcel Cohen, collection Blanche, Gallimard. Pour le commander suivez ce lien : DETAILS. Et pour vous donner encore plus envie d’acquérir ce livre en tous points passionnant, je ne résiste pas à retranscrire ici un extrait hilarant du premier chapitre :

« L’homme tentait de n’oublier aucune des épingles maintenant sa chemise neuve pliée sur son carton flexible, lorsqu’il découvrit deux étiquettes prises dans la couture latérale. Sous la manche, la première indiquait les recommandations d’usage en matière de lavage et de repassage. La seconde annonçait Made à China.

Ce n’était pas la première fois que l’homme s’arrêtait à des détails aussi ténus, ni qu’il relevait des fautes de syntaxe sur les étiquettes. Il lui fallut pourtant un certain temps pour apprécier le comique consistant à ne traduire que la préposition, mais sans sacrifier l’accent grave du a. Quelques jours plus tôt, il s’était interrogé sur le Fabriqué au Taiwan découvert dans sa trousse de toilette : le maniement des prépositions françaises, décidément, semblait plus délicat que le in anglais. Mais, dans la couture d’un pantalon, il était tombé sur un Laver le dedans dehors qui l’avait laissé plus perplexe encore. Il avait même trouvé cette variante : Laver l’intérieur dehors. Ces erreurs n’avaient rien d’étonnant. Ce qui l’était plus, c’est qu’elles aient si bien échappé au fabricant, au styliste, au grossiste, à l’importateur et sans doute à bien d’autres intermédiaires encore.

L’homme n’avait jamais pensé que l’attention qu’il vouait à des détails aussi insignifiants fût tout à fait normale. D’ailleurs, ses découvertes ne dévoilant rien d’essentiel, il osait à peine les signaler à ses proches. Il n’en avait jamais déduit non plus que son attention puisse relever d’une forme d’infirmité. Une simple question d’accommodation pensait-il : il avait du mal à passer de la vision rapprochée à une vue plus générale. S’il regardait une femme, il lui semblait ne remarquer d’abord qu’un grain de beauté sur la joue, la couleur des yeux, la nuance du rouge à lèvres, ou le dessin de celles-ci. La robe, la silhouette générale, la couleur des cheveux restaient longtemps floues dans son esprit. Plusieurs fois, on l’avait pris en flagrant délit d’ignorance s’agissant d’évidences aussi avérées. »