Une conversation sur le style masculin avec G. Bruce Boyer

Hugo JACOMET

Une conversation sur le style masculin avec G. Bruce Boyer

G. Bruce Boyer est, à mon sens, l’un des auteurs les plus importants de ces vingt dernières années dans notre domaine .

C’est un homme d’une grande érudition et d’une classe inouïe que j’ai la chance, en outre, de compter parmi mes amis (Bruce a écrit l’un des deux avant-propos de mon premier livre, l’autre ayant été écrit par James Sherwood).

Il y a trois ans, nous avons eu la joie (et la chance) avec Sonya d’être présents en même temps que lui à Toronto et donc de participer à la soirée de dédicace de son livre « True Style » chez nos amis de Leatherfoot Emporium.

Le reportage vidéo de son intervention lors de cette soirée est un petit bijou de pertinence, d’humour et de bon sens qui devrait ravir aussi bien les habitués que les nouveaux-venus dans notre monde de passionnés.

Afin de permettre à ceux d’entre vous qui ne maîtrisent suffisamment l’anglais de profiter pleinement des propos de Bruce, nous avons en outre décidé de vous en proposer, ci dessous, une traduction en français.

 

Pourquoi l’artisanat est-il si important pour vous ?

Les confectionneurs de masse ont un seul objectif : produire au moindre coût pour faire plus de profits. Pour cela, ils n’hésiteront jamais, par exemple, à utiliser du tissu de moins bonne qualité tout en essayant d’augmenter les tarifs de leur nouvelle collection. Comment cela s’appelle-t-il ? Ah oui, cela me revient, cela s’appelle le capitalisme !

Un artisan, quant à lui, regarde les choses d’une façon complètement différente. Il ne se pose pas la question de savoir comment faire plus de profit ou comment fabriquer à moindre coût. Il se pose une question différente : comment puis-je fabriquer un meilleur produit ? Ou encore, comment puis-je faire en sorte que mon produit dure plus longtemps ? Comment puis-je le rendre plus beau ? Et même, comment puis-je lui donner plus de sens ? Un vrai artisan va généralement consacrer sa vie à son travail et y mettre toute son âme.

Je vais vous donner un exemple pour tenter d’illustrer mon propos : le poète romantique du 19ème siècle Heinrich Heine entreprit, un jour, de visiter les cathédrales en France. Et alors qu’il était en train d’admirer la  Cathédrale d’Amiens en compagnie de l’un de ses amis, ce dernier lui demanda : « pourquoi ne construisons-nous plus de tels édifices de nos jours ? » Et Heine répondit : « c’est très simple : les gens qui ont construit cette chose avaient des convictions. Aujourd’hui nous n’avons plus de convictions, nous avons des opinions. Mais il est impossible de bâtir une cathédrale avec des opinions. »

C’est précisément la différence entre nous tous et les artisans. Les artisans ont des convictions et consacrent leur vie à leur travail. Chez un artisan il y a donc une connection entre son esprit, son coeur et sa main.

Le vrai luxe est la reconnaissance de la qualité.

Quels sont vos conseils pour se constituer une garde-robe de qualité ?

Je n’ai pas énormément de règles en la matière, mais les principes fondamentaux que je suis sont les suivants :

– acheter la meilleure qualité possible avec votre budget.

– conserver vos vêtements pour toujours.

– et empêcher vos épouse ou votre compagne de les jeter.

Si vous achetez des vêtements classiques de qualité, ils devraient durer. De mauvaises chaussures sont moches même quand elles sont neuves. De bonnes chaussures sont belles, même quand elles sont vieilles.  J’ai un neveu qui est âgé de trente ans. Et à chaque fois que je vois ce garnement je lui dis : « Ecoute, je possèdes des cravates qui sont plus vieilles que toi ! » Et c’est la vérité. Je possède des souliers qui ont plus de trente ans. Ils sont plus beaux aujourd’hui que lorsqu’ils étaient neufs. Et je suis sûr que dans dix ans ils seront encore plus beaux qu’aujourd’hui !

Pourquoi l’histoire du style masculin est-il important dans notre vie de tous les jours ?

Cela enrichit votre vie de comprendre le chemin parcouru par d’autres gens dans le passé. Cela vous permet de mieux comprendre le présent. Pour certains cela n’a pas d’importance. Ils vivent uniquement  le moment présent. C’est, à mon avis, dévastateur pour l’esprit de ne pas s’inspirer du passé. C’est une maladie courante chez les jeunes gens que l’expérience, heureusement, parvient généralement à guérir.

L’un de mes livres préférés, quand j’étais étudiant, était une nouvelle de Samuel Johnson intitulée « Rasselas » que l’on pourrait comparer au Candide de Voltaire. Il s’agit de l’histoire d’un jeune homme qui découvre la vie et qui se rend compte qu’en réalité, tous les problèmes qu’il rencontre ont déjà été vécus (et résolus) par les anciens. Je suis d’ailleurs sûr que le tailleur de Leatherfoot Emporium, le maestro Signor Francesco, que j’ai eu le plaisir de rencontrer aujourd’hui, vous confirmera que les méthodes qu’il emploie pour fabriquer ses costumes sont vieilles de plus de cent ans. Les tissus ont beaucoup changé, mais la façon de coudre à la main elle, n’a pas changé.