La Folie des Poches

G. Bruce BOYER

La Folie des Poches

« A Question of Pockets »

So many, you’re going to need a filing system

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« Une affaire de poches »

Il en existe tellement qu’il va vous falloir un système de classement

 C’est la folie des poches !

Cela m’a sauté aux yeux alors que, tout récemment, je feuilletais négligemment la dernière série de magazines reçus par la poste. Tous ces magazines sans exception semblaient en effet remplis de parkas, de vestes, de gilets, de manteaux et de vestes sport littéralement envahis de poches.

Des poches à l’intérieur, des poches à l’extérieur, des poches dans les manches, sous le col, des poches intérieures. Des poches pour la petite monnaie et pour le stylo, des poches pour le passeport, des poches pour le téléphone, pour les lunettes, les appareils photo, des poches pour les petits carnets de note, et même des poches pour les lampes de… poche.

Sur l’un des magazines, il y avait une veste qui proposait des poches cargo à soufflets avec réchauffe-mains doublé en laine polaire tandis que sur un autre modèle, une double poche cargo avec double compartiment interne et double boutonnage pression à l’arrière était présentée ! De nombreux modèles proposaient en outre des poches « chasseur » (« game pockets » en anglais, littéralement des « poches à gibier ». Ce sont des poches additionnelles, généralement positionnées à l’arrière des vestes, et utilisées par les chasseurs comme un espace supplémentaire de stockage).

Un autre veste appelée « veste de photographe » contenait quant à elle tellement de poches – avec rabats, soufflets, boutons pression, fermetures éclair et bandes velcro – qu’elle semblait avoir été construite uniquement par l’assemblage des poches. Pas de place, en effet, pour autre chose que des poches sur toute la surface du vêtement ! Une dernière veste, une « travel jacket », proposait pas moins de dix-sept poches !

Ma tête explosait. Je voyais des poches partout :  des grandes poches à soufflets et des petites poches à fermeture éclair, des poches réchauffe-mains, des poches cachées et des poches chasseur. Mais que diable allais-je bien pouvoir faire d’une poche chasseur ? Me promener avec un lapin mort dans Manhattan ?

Et puis, soudain, je me mets à réfléchir :  combien de poches ai-je moi-même à ma disposition alors que je suis assis là dans mon redoutable costume trois-pièces à lire ces histoires de poches ? Je commence alors immédiatement mon investigation.

J’aime porter le gilet avec un costume droit de ville et je me rend compte que le mien dispose de quatre poches avec des rabats sur les deux poches inférieures. Les poches sur les gilets ne sont cependant pas très fonctionnelles car  plus un gilet est impeccablement ajusté, moins elles deviennent, par définition, utilisables. Peuvent-elles en réalité accueillir autre chose qu’un ticket de parking ? Pas vraiment car les lunettes, les agendas, les portefeuilles, les paquets de mouchoirs en papier et les couteaux suisses sont tous des objets volumineux qui, lorsqu’ils sont insérés dans une poche de gilet, viennent « casser » la silhouette avec des renflements inesthétiques et nuire à la netteté de la ligne des revers. En outre, cela ajoute souvent un pouce ou deux à la taille, ce que je ne peux me permettre à titre personnel.

Je décide alors de retourner toutes les poches du gilet que je porte pour en vérifier le contenu. Je ne trouve rien, si ce n’est un petit trombone et un morceau de nappe en papier sur lequel est inscrit un numéro de téléphone qui ne m’est pas familier.

J’en arrive maintenant à ma veste qui semble elle aussi équipée d’un certain nombre de poches de différentes tailles : trois à l’intérieur et quatre à l’extérieur.

J’utilise la poche intérieure droite pour mon portefeuille. J’ai pris cette habitude dans ma jeunesse en regardant les vieux films policiers dans lesquels les pickpockets attaquaient toujours en premier la poche intérieure droite. J’en ai conclu à l’époque, que c’était  la poche officiellement réservée aux portefeuilles !

J’utilise la poche intérieure gauche pour mon stylo, ainsi que pour divers morceaux de papiers, comme des horaires de train et des flyers que je n’ai pas su refuser. Il s’agit généralement de publicités pour du nettoyage à sec, une nouvelle religion, de la nourriture à emporter ou un show érotique, ce qui peut être assez embarrassant lorsque vous videz vos poches…

Juste en dessous de la poche intérieure gauche, je découvre que je possède une petite poche juste assez large pour y glisser deux doigts trois-quart et qui descend jusqu’à un pouce du bas de la veste. Je ne suis pas certain de savoir à quoi sert cette poche. J’ai cependant ouï dire qu’il s’agissait d’une poche réservée aux cartes de visite, aux peignes et même aux préservatifs. Mais quand je demande à d’autres hommes à quoi sert cette poche, je rend compte que la plupart d’entre eux n’avaient même pas remarqué qu’ils avaient une telle poche et n’ont donc aucune idée précise de sa fonction. Je m’étais promis de le demander à mon tailleur, mais je n’y pense jamais.

Sur l’extérieur de ma veste, je possède quatre poches dont seulement deux sont symétriquement positionnées. Les deux poches du bas, de part et d’autre de la taille, sont les fourre-tout parfaits pour les objets du quotidien : un petit carnet, un livre… de poche, un Iphone ou un demi-Bagel (bien enveloppé ndt). Pour ma part j’aime simplement y glisser mes mains. Il m’arrive parfois de glisser le pouce de la main gauche dans l’angle de la poche lorsque je suis d’humeur plus nonchalante. Et tandis que je glisse ma main droite dans ma poche droite, j’aime insérer mon pouce dans la toute petite poche ingénieuse qui se trouve à l’intérieur de la poche principale. Cette minuscule poche cachée, que l’on trouve sur beaucoup de vestes de qualité, est très utile pour les trombones et les numéros de téléphone griffonnés sur un bout de papier.

Trois pouces au dessus de la poche extérieure droite se trouve une autre poche, la même, mais en miniature. Cette poche, communément appelée « ticket » ou « monnaie » (et utilisée à cet effet) est aussi particulièrement pratique pour y conserver quelques cachets d’aspirine en cas de besoin.

Plus haut, il y a la poche poitrine placée sur le coté gauche. J’aimerais pouvoir y glisser mes lunettes, mais elle s’avère la plupart du temps trop profonde ou pas assez (note pour moi-même, il faut absolument que j’en parle à mon tailleur). En effet soit mes lunettes y disparaissent complètement et viennent former un renflement faisant penser à un instrument chirurgical oublié par le chirurgien dans mon corps, soit elles en jaillissent pour tomber par terre. J’utilise donc, à ce jour, cette poche poitrine uniquement pour y insérer un joli mouchoir.

En ce qui concerne les poches de pantalon, j’en possède six. Deux poches à l’arrière : celle de droite non boutonnée pour y glisser un mouchoir fonctionnel et celle de gauche boutonnée et vide.

Comme pour les poches de ma veste, j’utilise souvent les poches latérales de mon pantalon pour y glisser mes mains et parfois quelques dollars. Tout au fond de ma poche droite se trouve également (à la manière de la poche cachée dans la poche intérieure droite de ma veste), un minuscule petit compartiment dans lequel j’adore insérer le pouce. Cette poche minuscule est conçue pour vous éviter d’avoir à fouiller tout au fond de vos poches lorsque vous avez besoin de monnaie, ce qui n’est ni élégant ni approprié, surtout lorsque la monnaie tombe par terre au moment inopportun. Mon opinion personnelle est que la tailleur ayant le premier pensé à cette petite poche très pratique devrait faire l’objet d’un paragraphe dans le Grand Livre des Inventions.

Et pour finir, j’ai même découvert un jour une petite fente de deux pouces dans la ceinture intérieure de mon pantalon, à mi-chemin entre la braguette et la poche de droite. Comme j’utilise déjà le petit compartiment dans la poche droite de mon pantalon pour la monnaie, j’utilise cette petite poche cachée dans la ceinture pour la clé de ma maison.

Au total cela représente un chiffre impressionnant de dix-sept poches pour mon simple costume trois-pièces, ce qui m’amène à penser que si cela continue, nous allons bientôt avoir besoin d’un système de classement ou d’inventaire, ou même d’une application, pour nous y retrouver… Car vous l’avez vous aussi surement  rencontré ce pauvre homme sur le quai de la gare, remuant la tête de dépit en tapotant sur ses vêtements de haut en bas dans l’espoir d’y trouver quelque chose et sortant de ses poches un bric-à-brac de mouchoirs en papier usagés et de papiers chiffonnés.

Et vous pouvez me parler d’amour autant que voulez, moi je sais que la véritable extase consiste aussi à trouver ses clés dans sa poche.

Il semble exister une loi universelle qui établit que l’accumulation d’objets a toujours tendance à excéder légèrement l’espace disponible.

Pour ma part, j’ai trouvé tout cela tellement compliqué que j’ai  récemment opté pour un… sac, n’ayant pas le coeur de demander à mon tailleur de me rajouter indéfiniment des poches.

Il faut dire que depuis quelques années, mon attirail personnel quotidien est passé d’un portefeuille, d’un stylo, d’un peu de cash et d’un mouchoir à plusieurs kilos d’objets en tous genres, rendant l’utilisation de mes poches définitivement impossible.

Mais comme je souhaitais quelque chose de très masculin, j’abord opté pour une petite musette de pêcheur,  puis pour une jolie cartouchière avant de me décider pour une mallette de ville légèrement plus petite que la moyenne et ressemblant fortement à une mallette de plombier. Elle possède une seule poignée, un simple rabat pour la fermeture et un double compartiment intérieur.

Une semaine après avoir commencé à l’utiliser, j’ai également découvert un petit compartiment fermé avec une fermeture éclair à l’intérieur.

Le seul problème, c’est que j’aurai du prendre la taille au dessus, car elle est déjà au bord de la rupture… alors que je n’ai même pas encore tenté d’y glisser ma calculatrice de poche et mon parapluie de voyage !

Publié originellement en langue anglaise dans le Big Black Book © Esquire.