Sartorial stories

Hugo JACOMET

Sartorial stories

Fictions – quasi – autobiographiques

Par Hugo Jacomet

 

Chapitre un : Donc, vous êtes dans la mode ?

Paris, une soirée cocktail de RP comme les autres, un soir d’Automne. Je me sens, une fois de plus, comme un phoque échoué sur la banquise, mais j’ai l’habitude. Ca fait partie de l’expérience, comme on dit aujourd’hui.

D’ailleurs, depuis que j’ai eu le malheur (ou le bonheur, c’est selon) de dire que, dans la vie, je n’étais ni banquier, ni cadre supérieur dans une multinationale, ni directeur artistique dans une agence de publicité, mais que  j’écrivais des textes sur l’élégance masculine, l’espace autour de moi s’est ostensiblement agrandi, les sourires ont migré du centre des dentures vers les commissures des lèvres, les regards sont devenus imperceptiblement un rien ironiques  et, comme d’habitude, seule une jeune femme fait de la résistance en me faisant la conversation.

– Donc, vous êtes dans la mode ? C’est cool ça.

– Non Mademoiselle, pas dans la mode, je dirais plutôt dans le style masculin…

– Ah vous êtes styliste alors ?

– Euh non je ne suis pas styliste. J’ai créé un blog il y a quatre ans et…

– (Elle me coupe et ses yeux s’illuminent)… Ah ok, donc tu as un blog mode ? (vous remarquerez le tutoiement immédiat. C’est l’effet mystérieux du mot blog…)

– (Je me maîtrise difficilement,«Blog mode» étant sans doute dans le top 5 des formules qui me font perdre mon sang-froid). Oui, en quelque sorte, disons que c’est un site sur le style masculin où nous écrivons sur…

– (Elle me coupe de nouveau, toute excitée). En tous cas ça doit être cool non ?

– Qu’est ce qui doit être… «cool» ?

– De travailler dans la mode !

– (Je décide de laisser tomber, non sans laisser mentalement échapper une insulte de la pire espèce finissant par «asse»)… Oui c’est agréable en effet.

– Je suppose que vous avez des invitations VIP à tous les défilés ? J’adooooore les catwalks…

– Non, en fait je ne participe pas à beaucoup de défilés… Je suis plus intéressé, voyez-vous, par l’art tailleur et les…

Ah oui d’accord ! Moi j’ai adoré le défilé d’Alexander McQueen à la télé sur Fashion TV. Et toi c’est quoi ton défilé préféré de l’année ? (vous noterez qu’outre le tutoiement, j’ai maintenant droit à un «c’est quoi» du meilleur effet)

– (Là je décide de la tester, car j’en ai ma claque qu’elle tourne en boucle.) Personnellement, j’ai beaucoup aimé le défilé du 14 Juillet cette année, super stylé, surtout la Légion. J’ai toujours aimé les tabliers en cuir, les longues barbes et l’élégance martiale, ca me change des looks bobos de la rue Oberkampf.

(Et là Bingo ! comme prévu, elle répond) Ah oui ? Classe. Au fait, je peux vous laisser une carte, car j’ai un pote d’enfance (ça fait toujours mieux «enfance» et c’est invérifiable) qui veut se lancer dans la mode masculine et qui cherche un stage chez un styliste… comme vous.

– (Je ne peux réprimer un second «connasse», toujours mentalement car elle ne m’écoutes, de toutes façons, pas…). CUT

Je me suis toujours demandé pourquoi, en dehors de notre petit milieu de passionnés d’élégance classique, notre inclination pour les beaux vêtements restait largement incomprise et gentiment raillée et pourquoi il restait, paradoxalement, difficile voire dangereux pour votre image de révéler en société votre amour du style. Il m’arrive d’ailleurs encore de recevoir des mails de lecteurs m’avouant avoir renoncé à porter le mouchoir en semaine, de peur de s’attirer les railleries machistes de leurs collègues et de leur supérieurs (je suis sûr que vous voyez desquels nous parlons. Ils ont généralement de la bedaine, un costume Massimo Dutti gris TOUJOURS trop grand pour eux, des souliers minables et la cravate à motif cartoon offerte par leur rejeton portée au scrotum.) En clair, pour vivre heureux dans les grandes entreprises d’aujourd’hui, mieux vaut rester strictement dans la norme. Et à quelle rares exceptions près, la norme veut dire, dans le domaine qui nous intéresse, la médiocrité.

Serions-nous finalement encore «coincés» à l’époque, que j’ai bien connue et que je croyais révolue, où le sujet vestimentaire était affublé du sobriquet de chiffon et strictement réservé à la gent féminine ? Cette époque des discussions d’après-repas le dimanche à la maison, où les hommes partaient parler politique ou rugby (dans ma famille) autour d’un bon cigare et d’un digestif laissant les femmes parler chiffons entre elles autour d’un café. Seulement voilà. Les temps ont changé. Et ironie du sort, les endroits où l’on parle justement aujourd’hui de plus en plus fréquemment chiffons, ce sont précisément les smoking rooms des Gentlemen Clubs ou d’ailleurs, où il m’arrive plus souvent qu’à mon tour, de surprendre des discussions enflammées à propos de la chose vestimentaire.

Chapitre deux : faire ou ne pas faire son coming out ?

Un fumoir d’hôtel international à Paris, 5 hommes. Quelques belles bouteilles de Single Malt de l’ile d’Islay (dont une fabuleuse bouteille de Port Ellen, dans la collection « The Lost Distillerries ») attirent mon attention. Et alors que, quelques minutes plus tard, je me délecte de la complexité inouïe de ce breuvage tourbé à l’extrême, la discussion s’anime soudain.

Guys, j’ai une bonne nouvelle. Vous vous souvenez du dead stock de Solaro que Paul pistait depuis deux mois ? Eh bien, c’est bon, on a mis la main et le pied dessus. C’est du lourd : du Solaro, du vrai, de chez Smith Woolen à un bon tarif. C’est pas génial ?

Super, mais ça sera sans moi les gars. Je me suis laissé faire hier pour une veste en Seersucker bleu ciel et blanc chez mon tailleur. J’ai préfèré finalement jouer la sécurité, car je ne comprends toujours pas comment un tissu plus épais au toucher que la majorité des laines d’hiver peut être un tissu d’été. Certes les reflets rouges dans la trame du Solaro, c’est super beau, mais pour moi, ce n’est pas un vêtement d’été. J’aurais l’impression de porter une armure en plein désert…

C’est parce que tu n’as jamais touché cette merveille ! C’est la façon dont la laine est tissée qui fait que l’air circule bien. C’est un peu la même idée que le seersucker, à la différence que tu es sûr de ne pas ressembler à un marchand de glaces à Disneyland quand tu portes ta veste… Et vous les mecs ? Allez, vous allez pas me laisser avec 20 mètres de Solaro sur les bras ?

Désolé mais moi, j’ai claqué trop de fric chez mon bottier cette année et j’en suis encore à justifier auprès de ma femme la paire de Richelieu Balomoral Bi-Matière mesure que je n’ai d’ailleurs pas encore fini de régler… Sans compter que j’ai passé commande d’un cardigan tailleur en cachemire, et que je ne sais même pas comment je vais lui faire avaler la pilule cette fois…

Même chose pour moi. J’en suis même rendu à cacher mes relevés de carte bleue, car l’excuse des réparations sur la voiture est un peu usée et le mois dernier, la note chez le retoucheur dépassait le montant de son salaire. Cette fois c’est clair, il faut que je me calme…

Ben moi ça va même encore plus loin, puisqu’elle m’a fait une scène hier, à propos d’un forum sur lequel j’aurais, selon elle, «chaté» derrière son dos avec une belle blonde. En réalité, il s’agissait de l’avatar d’un type de Style Forum ! Mais j’ai du quand même batailler ferme pour lui expliquer que sur ce forum on parlait boutons de costumes et références de tissus, et pas de choses salaces. Je lui ai même fait lire un fil de discussion où nos camarades s’entretuaient pendant huit pages sur le roulé d’un revers… Je crois que cette fois c’est fait : elle me prend définitivement pour un malade… Elle a même dit à sa meilleure copine qu’elle me trouvait changé. C’est grave docteur ?

Non ce n’est pas grave mon cher, même si je connais personnellement des hommes qui s’offrent en effet des costumes bespoke derrière le dos de leurs épouses… ce qui constitue une complication embarrassante de la forme sévère du trouble sartorial obsessionnel et témoigne, au passage, d’une grave myopie généralisée dont leurs épouses semblent atteintes pour ne pas immédiatement le remarquer…

J’en connais également de nombreux autres qui sous-estiment en permanence leur dépenses en la matière auprès de leur entourage. J’en connais d’autres, enfin, qui ont même renoncé à se vêtir selon leur goût et qui se contentent de jouer avec un mouchoir ou deux le week-end… afin de ne pas prendre de risque ni au bureau, ni à la maison. Comme si faire son coming out vestimentaire devenait presque plus compliqué que de révéler ses orientations sexuelles…?

Mais j’en connais aussi une multitude qui a vite compris les dividendes inouïs qu’une telle démarche pouvait générer, tant sur le plan personnel que professionnel. Ces hommes qui avouent, mais encore timidement et seulement dans certains cercles, que le fait de travailler à leur propre élégance a littéralement changé leur vie…

« La vie n’est qu’un mauvais quart d’heure composé de moments exquis ». Oscar Wilde.

A suivre.

Cheers, HUGO

Article publié dans sa version originale sur PG le 4 Juin 2013