Défendre l’art de (bien) porter la cravate (1)

Hugo JACOMET

Défendre l’art de (bien) porter la cravate (1)

Gentlemen,

nous continuons, ce jour, notre exploration des pépites contenues dans le livre « The Suit » en publiant ce petit article (le premier d’une série de trois) sur la nécessité de défendre l’art de porter la cravate. Certains extraits de cette livraison dominicale sont largement inspirés du chapitre 21 du pamphlet de Nicholas Antongiavanni (aka Michael Anton), que nous vous invitons, plus que jamais, à lire en version originale (pour ceux d’entre vous qui maîtrisent un tant soit peu la langue de Shakespeare).

De l’ardente nécessité de défendre l’art de porter la cravate

La première chose qui permet de juger du style d’un homme est bien sa cravate. En effet, il est de coutume de dire qu’une cravate entre dans une pièce AVANT son propriétaire, tellement celle-ci est représentative du goût (bon ou mauvais) de celui qui la porte. Et lorsque cette dernière est de bon goût et, surtout, lorsque sa couleur, ses motifs et sa matière sont appropriés à la situation, elle vient immédiatement témoigner que vous êtes en compagnie d’un homme de goût.

A l’inverse, lorsqu’une cravate est à l’évidence mal coordonnée ou, pire, mal appropriée à la situation (nous avons tous été les témoins de désastres sartoriaux mettant en scène des hommes arborant lors d’occasions formelles des cravates avec des motifs grotesques, comme des personnages de dessins animés, des légumes voire des logos ostentatoires), elle vient « signer » de manière quasi irréparable le manque de goût d’un homme et le fait que ses choix sont très peu sûrs. Car la première erreur que fait généralement un homme mal éduqué en matière vestimentaire, est de se tromper sur le choix de sa cravate.

Pour illustrer notre propos, prenons l’exemple de Bill Clinton, ancien président des Etats-Unis. Personne, même au plus fort de la polémique ridicule dont il fût l’objet pour ses frasques avec la (très) moyennement attirante Monica Lewinski, n’a jamais remis en cause le fait que Monsieur Clinton était un homme de goût, car il portait toujours des cravates exemplaires et maîtrisait à la perfection l’art de choisir sa cravate en fonction de la situation ou de l’occasion.

Pour entrer plus en profondeur dans le sujet, considérons qu’il existe, globalement, six types de cravates correspondant à six niveaux de « formalisme » : les cravates clubs, les cravates rayées, les cravates à pois, les cravates à motifs géométriques, les cravates unies et toutes les autres. Les trois premières sont moins formelles que les deux suivantes, tandis que la dernière catégorie est souvent celle qui contient les modèles les plus vulgaires.

Bill Clinton avait donc, quant à lui, parfaitement compris comment acheter de belles cravates et surtout comment porter le bon modèle de cravate en fonction de la spécificité de l’occasion. Et c’est grâce à cette maîtrise de l’art de bien choisir ses cravates, que l’ex Président des Etats-Unis est resté dans toutes les mémoires comme un homme élégant, et ce, malgré ses costumes souvent de qualité et de coupes très moyennes.

Et c’est dans ce sens que la cravate est sans aucun doute le pivot de toute garde-robe moderne. En effet, même si tous les vêtements que nous portons ont été conçus pour être portés avec ou sans cravate, sa présence ou son absence constitue la toute première règle de tous les codes vestimentaires, qu’ils soient écrits ou non.

Et si un jour la cravate venait à disparaître complètement, j’ai bien peur que l’art tailleur n’y survive pas bien longtemps.

Pourquoi ? Parce que la cravate constitue aujourd’hui le tout dernier élément de pure esthétique ayant survécu à la « purge » opérée par Brummell au 19ème siècle et à laquelle n’ont pas survécu les perruques poudrées, les escarpins à grosses boucles, les culottes de soie et les manteaux de brocart, c’est à dire tous les éléments de style n’ayant aucune réelle utilité pratique en termes de chaleur, de protection ou de confort.

La seule « fonction » de la cravate était donc, initialement, de signifier que nous étions tellement au-dessus de la « nécessité » et de la stricte « utilité », que nous avions les moyens de nous offrir ces très belles pièces de soie et que nous aimions les nouer autour de notre cou sans avoir peur qu’elles soient brûlées sur le champ de bataille, déchirées à la chasse ou souillées par le travail quotidien.

Et si demain les cravates disparaissaient, il est fort à parier que le désir des hommes de conserver ne serait-ce qu’un peu d’esthétique dans leur mise en prendrait un sacré coup. Car il n’est pas impossible qu’un jour maudit, ils aillent jusqu’à remettre en cause le port de chemises en objectant qu’il existe sans doute des moyens plus simples et plus confortables de couvrir leur torse, et pour finir, ils pourraient même finalement abandonner leurs vestes en expliquant qu’un coupe-vent est, sommes toutes, beaucoup plus utile et efficace, tout en étant infiniment moins onéreux.

Et lorsque l’on regarde l’évolution des comportements, et l’obsession de « l’utilité » ou du « concret »  à tous les niveaux de notre société triviale, au détriment du sens esthétique, de la pensée conceptuelle et, à certains égards, de la transcendance, cette vision apocalyptique du style masculin, n’est malheureusement pas totalement irréaliste…

Il est donc fondamental de protéger l’un des derniers bastions de l’esthétique masculine pure, cet objet dont le charme absolu provient précisément de sa parfaite inutilité : la cravate.

L’origine de la cravate est inconnue, même si de nombreuses théories existent sur le sujet de sa genèse, certaines nous ramenant même jusqu’à la Rome Antique. L’une des théories les plus communément admises est celle qui prétend que la cravate serait une descendante directe des foulards portés par les soldats croates (!) au 17ème siècle et que le mot français « cravate » serait donc une corruption du mot « Croate ».

Plus certainement, la cravate que nous connaissons aujourd’hui est une descendante directe des foulards blancs amidonnés popularisés par Brummell au début du 19ème siècle. Et à cette époque – comme à la nôtre – pour être vraiment « habillé », il fallait porter une cravate.

Dans le prochain article de cette petite série, il sera question des règles fondamentales pour choisir ses cravates en fonction de ses costumes, de ses chemises mais aussi, et surtout, des situations et des occasions. Car cet objet en apparence anodin, est sans doute celui qui, dans nos mises, communique le plus notre personnalité, notre conscience des situations,  voire nos intentions…

A suivre donc,

Cheers, HUGO