La guerre de l’entoilage est déclarée (1/2)

Hugo JACOMET

La guerre de l’entoilage est déclarée  (1/2)

Gentlemen,

comme vous le savez sans doute, la question de l’entoilage des vestes est une question-clé qui marque, selon beaucoup d’observateurs, la frontière entre les costumes de qualité honorable et les costumes de grande consommation. Et cette question, après avoir longuement alimenté les débats sur la petite dizaine de fora et de blogs qui comptent dans notre petit monde, semble désormais agiter de plus en plus le monde des fabricants de costumes eux mêmes, toutes gammes confondues, ce qui n’est pas pour nous déplaire…

Mais d’abord révisons nos fondamentaux avec notre camarade Julien Scavini, fondateur de l’excellent blog « Stiff Collar ».

Extrait d’un article de Stiff Collar de 2010 (voir l’article en entier ici : Stiff Collar : les méthodes d’entoilage)

« Pour fabriquer un costume, que ce soit en confection ou en grande mesure, il faut disposer contre le lainage du devant de la veste, une toile de corps (ou toile tailleur). Cette toile (2), traditionnellement en laine grossière spécialement tissée pour cet usage, permet de rigidifier les deux devants, de leurs donner du corps et de la structure. Sur cette toile, qui va de l’épaule au bas de veste reposent: les épaulettes, les plastrons de poitrine, les revers, les poches etc… Cette toile est l’armature du veston. Appliquer celle-ci est une étape délicate que l’on appelle ‘mise sur toile’.

Le plus courant dans le commerce est de sauter cette étape en thermocollant l’ensemble du devant (de coutures à coutures), y compris le revers, avec une toile thermocollante (1). Cette fine résille, souvent synthétique, est enduite de résines qui fondent sous l’effet d’une presse chauffante (ou d’un fer à repasser) pour adhérer au lainage. C’est une méthode rapide, mais qui ne dure pas dans le temps, la toile se décollant à la suite des différents lavages et surtout de la vapeur qui font pocher le tissu (apparition de bulles sous le lainage). Ce premier schéma illustre l’endroit d’une veste (devant+petit côté avec poches) et son envers thermocollé.

La deuxième méthode (ci dessous à gauche) qui est la plus courante chez les confectionneurs haut de gamme est l’entoilé semi-traditionnel.

Il consiste à créer un vrai plastron (3), avec diverses couches de matières, comme le bougran ou le crin de cheval, sur la toile de corps. Mais il s’agit d’une toile particulière, enduite en bas de la veste et aux revers enduits de résines thermocollantes (5). Les plastrons sont donc flottants, comme en grande mesure, mais le reste adhère au lainage, et le solidarise. C’est une méthode que je n’aime pas beaucoup mais qui est pourtant récurrente, les industriels maitrisant très bien le processus. La plupart du temps qui plus est, il n’y a même pas de toile de corps et les plastrons sont placés au dessus de la résille thermocollante qui couvre tout le devant. C’est le cas de pratiquement tous les costumes en prêt à porter « haut de gamme » en dessous de 1500€.

Enfin, la troisième méthode (ci dessus à droite), la plus chic, celle qui est quelque fois appelée ‘confection traditionnelle’, utilise une toile de corps, sur laquelle sont aussi ajoutés des plastrons et qui est « flottante » jusqu’en bas. Dans cette technique, les revers sont brochés avec des fils aux points de chevrons (et non thermocollés) avec une machine appelée Strobel (4). C’est la méthode la plus durable, que peu d’usines réalisent, bien que la demande soit de plus en plus importante. Ces pièces sont coûteuses à réaliser, et donc à acheter, mais durent plus longtemps. » JS

Alors que de plus en plus de gentlemen s’éduquent avec passion à la chose vestimentaire, il est devenu urgent pour les fabricants de costumes de s’adapter à cette situation nouvelle dans laquelle les clients deviennent de plus en plus exigeants (notamment sur ce point crucial de l’entoilage) et en savent parfois plus que les vendeurs en boutique eux-mêmes. S’il était en effet encore possible de vendre, il y a encore quelques années, de la vulgaire confection thermocollée à des prix déraisonnables (souvent justifiés par un logo « célèbre »), la montée en puissance de l’éducation des hommes dans le domaine de l’élégance masculine classique a eu pour effet, très net, de pousser les fabricants à monter en gamme et à, enfin, proposer des vêtements entièrement entoilés à des tarifs (enfin) abordables.

Hier réservé à la grande mesure ou au prêt-à-porter (très) haut de gamme (Kiton, Attolini, Brioni) et (très) onéreux, l’entoilage intégral n’est donc plus, depuis quelques temps, l’apanage exclusif des grandes maisons Italiennes et des costumes à plus de 3000 euros. Certaines maisons sérieuses (en France, en Italie et en Angleterre) ont en effet commencé à proposer, depuis plusieurs années, des produits entoilés à moins de 2000 euros. Dans ce « segment », les costumes réalisés (dans un petit atelier italien) par la jeune petite Maison Husbands Paris constituent un excellent exemple d’un produit de qualité, réalisé avec de beaux tissus soigneusement choisis et proposant un entoilage complet pour moins de 1500 euros.

Mais depuis l’année dernière, et notammennt sous l’impulsion d’entreprises extrêmement dynamiques comme Boggi l’Italienne ou Suitsupply la Néerlandaise, la guerre de l’entoilage a atteint un nouveau sommet avec la mise sur le marché des premiers costumes intégralement entoilés pour moins de 1000 euros (et même nettement moins en ce qui concerne Suitsupply).

Boggi, la nouvelle coqueluche Italienne, a en effet lancé le premier assaut en 2011/2012 avec un gamme de costumes entoilés à 850 euros, ce qui représentait à cette époque une véritable aubaine (évidemment, à ce tarif, les retouches étaient facturées).

Cette année, Suitsupply, étonnante entreprise Néerlandaise fondée sur un concept de qualité accessible et énorme succès planétaire (avec plus de 50 magasins dans le monde entier dont un flagship sur Madison Avenue), va encore plus loin avec une gamme complète de vestes et costumes entoilés proposée à 599 euros (la veste), 699 euros (le costume) et 799 euros (le trois pièces). De quoi affoler le marché quand on découvre, en outre, que les tissus utilisés sont tous d’excellente qualité (du Vitale Barberis Canonico en Super 150s par exemple). Voir la gamme complète ici : Jort by Suitsupply

Dans le même registre, à noter également l’offre en demi-mesure, intégralement entoilée, de Julien Scavini à Paris pour 850 euros.

La guerre de l’entoilage semble donc bel et bien déclarée. Et nous ne pouvons que nous en réjouir !

Cheers, HUGO