Le grand mystère de la pochette

Hugo JACOMET

Le grand mystère de la pochette

Gentlemen,

non, il ne s’agit pas du titre d’un roman tout juste exhumé des archives d’Agatha Christie. Il ne s’agit pas non plus, contrairement aux apparences, du titre du prochain album de Blake et Mortimer et encore moins celui d’un volume inédit du « Club des Cinq » d’Enid Blyton (bien que le titre n’eût pas juré dans la Bibliothèque Rose…). Le grand mystère de la pochette n’est pas le titre d’une fiction car ce mystère est, nous le savons tous, bien réel.

La pochette, c’est ce fameux petit carré de soie, de coton ou de lin, en apparence banal et inoffensif, mais dont le maniement et la maîtrise peuvent, précisément, se révéler redoutablement complexes et mystérieux.

Le mystère quant à lui, c’est cette insaisissable alchimie de couleurs, de motifs et de matières qui transforme le choix d’une pochette ou d’un mouchoir en triomphe stylistique ou … en catastrophe visuelle.

L’INDOMPTABLE MOUCHOIR

Et en cette période passionnante de redécouverte, pour de nombreux hommes, du plaisir de bien se vêtir, certains accessoires en plein renouveau semblent pourtant résister avec grâce et dédain à l’inflation de règles sartoriales erronées, distillées par des experts médiocres et auto-proclamés, qui pullulent sur la toile.

C’est le cas de l’indomptable mouchoir (de préférence Simonnot-Godard) qui, en compagnie des arrogants mi-bas, tient le haut du pavé des accessoires dont le maniement demande beaucoup plus que l’apprentissage fébrile et boulimique des règles et des conventions. Et au risque de choquer tous les premiers de la classe qui, en matière sartoriale comme dans tous les autres domaines de l’existence, ont pour obsession d’apprendre et d’appliquer aveuglement n’importe quelle règle pour être surs d’être irréprochablement dans la norme, il est de mon devoir de leur annoncer que l’art de la pochette va leur donner du fil à retordre…

Messieurs, la maîtrise du mouchoir est aux règles vestimentaires ce que la philosophie (ou à la dissertation littéraire) est aux mathématiques ou à la physique. Il n’existe en effet pas de théorème régissant l’art de bien choisir son mouchoir… A peine quelques hypothèses. Tout juste quelques propositions.

Et quand je parle de théorème, je parle, en matière sartoriale, de principes qui auraient fait la preuve de leur applicabilité et de leur efficacité permanentes comme, par exemple, la théorie des échelles différentes quand vous voulez mixer des motifs, ou celle, également très utile dans le choix d’un type de revers ou d’épaule en grande mesure, des proportions.

Et savez-vous pourquoi il n’existe pas de règle précise et immuable concernant l’art de porter et de coordonner la pochette ? Ou, pour le dire autrement, savez vous pourquoi à chaque fois que l’on semble enfin tenir une règle stable et pertinente en matière de pochette, cette dernière explose littéralement en un rien de temps sous les coups de boutoir d’exceptions et de contre-exemples superbes et flamboyants ?

Eh bien tout simplement parce que la pochette est, précisément, un accessoire destiné à apporter une dose salutaire… d’imprécision et de liberté à vos tenues, et que sa magie réside, justement, dans l’art subtil de surtout ne jamais trop… la coordonner.

Comme nous le rappelions d’ailleurs dans un article de PG (ICI), « un homme qui coordonne toutes les couleurs qu’il porte est, selon nous, quelqu’un qui en fait de toute évidence trop, car ce sont ses efforts, plutôt que son talent, qu’il expose. »

On pourrait donc dire que la pochette est à l’élégance masculine classique, ce que l’accent chair est à l’architecture d’intérieur (les fameuses chaises ou fauteuils de chez Vitra ou Hay ou Fritz Hansen, de préférence de couleur primaire, utilisées par les designers pour « trancher » dans des ambiance plus zen.). Un objet dont la « fonction » est justement d’apporter, soit en tranchant soit en complétant, la juste dose d’émotion, d’aléas et de d’imprédictibilité  dans une image stylistique globale le plus souvent normée et prévisible.

Pour autant, et eu égard au grand nombre de questions que nous recevons par mail dans ce sens, nous avons décidé aujourd’hui de nous jeter à l’eau et de tenter d’identifier quelques principes  – à défaut de règles – susceptibles de vous permettre d’entrer dans le monde merveilleux du mouchoir de costume sereinement et sans risque. Après tout Shakespeare a bien du, lui aussi, apprendre à écrire un jour…

Voici donc, en toute subjectivité, les principes proposés et défendus par PG en ce qui concerne le port de la pochette.

Et à tout seigneur tout honneur, nous commencerons par le seul principe semblant faire l’unanimité parmi les sartorialistes : Celui consistant à ne JAMAIS coordonner de manière trop directe votre mouchoir avec votre veste ou, pire, votre cravate. C’est la règle fondamentale immuable si vous ne voulez pas ressembler à un vendeur d’immobilier jeune et dynamique (dont la pochette jaune est assortie à la cravate) ou à un adolescent mal à l’aise dans ses habits de cérémonie.

REHABILITER LA POCHETTE BLANCHE

Contrairement à bon nombre d’idées reçues, la pochette blanche (unie ou à motifs discrets) est un objet très versatile, dont l’utilisation ne se limite pas aux seules cérémonies et qui est assez aisée à manier.

Comme vous pouvez le constater dans les quelques exemples ci-dessous, elle s’adapte facilement à des tenues business classiques, mais également à des mises plus décontractées. Une valeur sure à ne pas négliger lors de vos débuts dans le monde de la pochette, même si vous vous rendrez vite compte, avec l’expérience, qu’elle est somme toute assez ennuyeuse et limitée.

Tout, dans l’art de la pochette, est affaire de résonance entre les couleurs, les reflets et les tonalités. C’est en considérant ce fait et en observant ses effets que nous avons élaboré l’approche théorique de PG (on ne se refuse rien !) en matière de port de mouchoir. Une approche simple, fondée sur l’observation, l’expérimentation et l’expérience, et qui n’a d’autre but que de mettre un peu d’ordre et de simplicité dans un embrouillamini de règles au mieux ringardes, au pire fantaisistes et de mauvais goût. Evidemment, fidèle à notre crédo « first learn the rule, then break them« , nous ne prétendons pas, avec ces quelques principes simples – auxquels nous avons donné des titres sérieux pour faire plus « scientifique » et redonner de l’espoir aux premiers de la classe – avoir ré-inventé le fil à roulotter l’ourlet de façon définitive.

Nous avons juste fait l’effort de résumer de nombreuses discussions (internes et externes) sur le sujet ainsi que d’insuffler dans l’analyse la petite dose salutaire d’émotion et d’imprécision qui fait qu’un sujet en apparence banal et léger – le style vestimentaire – peut devenir une passion dévorante ou, mieux, un mode de vie fondé sur l’exigence personnelle et l’excellence en toutes choses.

LA THEORIE DE LA COULEUR DOMINANTE

Cette théorie est simple, facile à mettre en oeuvre et sans risque. C’est sans doute elle qui vous permettra d’ailleurs de faire vos premiers pas dans le domaine.Elle consiste à choisir un mouchoir proposant un petit détail de couleur venant rappeler la couleur dominante de votre tenue, qu’il s’agisse de la cravate, de la chemise ou de la veste.  Cette technique n’est certes pas la plus créative, ni la plus sophistiquée, mais elle est quasiment sans faille, surtout lorsque vous optez pour des mouchoirs unis avec des ourlets contrastés comme ci-dessous.

Dans l’exemple ci dessus, l’ourlet du mouchoir blanc (ou légèrement rosé) est marron et vient rappeler la couleur de la cravate qui est la couleur dominante de l’ensemble. La règle est respectée et fonctionne : couleur dominante = petit rappel sur le mouchoir.

Même chose dans cet exemple (proposant, au passage, une superbe cravate et une pochette bien mal pliée et trop volumineuse) : la teinte dominante de la cravate (marron, grise, blanche) est reprise sur les ourlets du mouchoir blanc. A noter dans cet exemple, et toujours pour suivre ce premier principe, que la très jolie teinte de la chemise (fines rayures bleues) peut aussi être considérée comme la couleur dominante et permettre un mouchoir à ourlets bleu (ciel ou marine).

Même principe ici, avec le orange de la cravate (couleur dominante) repris en ourlet sur le mouchoir. Sûr, mais bien trop prévisible à notre sens…

Ci-dessus un exemple beaucoup plus intéressant et sophistiqué de la règle de la couleur dominante. Dans cet ensemble, la couleur considérée comme dominante est le joli bleu de la chemise qui est repris en tout petit détail – comme la règle le veut – sur le mouchoir dans le motif ovale. A noter que cette tenue va plus loin en termes de sophistication, avec la reprise légère de la tonalité bleue de la chemise sur les fleurs de la cravate et la très belle complémentarité du marron de la cravate et du orange du mouchoir. Une belle composition de niveau « avancé ».

La mise ci-dessus, réalise un « coup-double » avec le rappel du gilet et des lignes de la veste (couleur dominante violette) sur le mouchoir ainsi que le rappel de la cravate (autre couleur dominante) sur les minuscules pois du mouchoir. Très bien réalisé, mais un peu trop apprêté à notre goût… A voir dans la vraie vie.

LA THEORIE DE LA COULEUR SECONDAIRE

Cette théorie s’adresse à ceux qui souhaitent aller un peu plus loin ou ceux qui commencent à se lasser de la première manière de faire, sûre mais assez rapidement limitée pour les chercheurs en style de niveau « intermédiaire ».

Elle consiste à choisir cette fois-ci un mouchoir dont la couleur dominante vient rappeler un petit détail de couleur de la veste, de la chemise ou de la cravate. C’est donc le même principe que précédemment, mais inversé.

Très bel exemple (de notre ami Paul : SARTORIAL INSPIRATION) pour illustrer notre propos. Ce mouchoir gris/blanc entre en résonance avec les rayures de la chemise blanches et grises qui sont en arrière-plan de l’image globale (couleurs secondaires).

Dans cet exemple aussi, la « règle » est respectée : le micro détail bleu de la cravate est discret mais constitue la seule variation de couleur dans un ensemble assez monochrome. C’est donc la couleur secondaire qui est reprise largement dans le motif Madder de ce joli mouchoir.

Autre exemple, avec la même veste, et où les couleurs secondaires de l’ensemble (cette fois-ci les rayures marrons et écrues de la cravate) sont reprises sur les ourlets et sur le corps du mouchoir.

LA THEORIE DE LA COULEUR CACHEE

Version « avancée » de la précédente théorie, elle est régit par les mêmes principes, à la différence notable que la couleur qui entre en résonance avec la pochette est une couleur dite « cachée », c’est à dire extrêmement fondue dans l’image globale. Il en résulte des mises plus sophistiquées et, souvent, plus audacieuses. Exemples :

Dans ce premier exemple, la règle de la couleur cachée  mise en oeuvre est facile à détecter : le marron choisi pour la pochette entre en résonance avec le marron de la cravate (très fondu dans le jacquard vert, leu et blanc) et les subtils reflets marrons littéralement « cachés » dans la texture de la veste.  Un bel ensemble, un peu chargé, mais extrêmement cohérent.

Très bel exemple de la théorie avec la reprise sur la pochette unie et satinée d’une couleur cachée : le rouge que l’on retrouve « noyé » dans le motif de la veste  (chaque 6 lignes horizontales). Très efficace, incontestablement.

UNE INFINITE DE POSSIBILITES

Sur la seule base de ces trois principes (qui ne constituent qu’une seule approche – imparfaite – ne prenant pas en compte, par exemple,  les matières, très importantes visuellement notamment dans le cas de pochette d’été en lin), le nombre d’interactions et de mélanges harmonieux possibles est presque infini…

Quant aux images ci-dessous, elles nous rappellent que malgré ces quelques règles et nos efforts pour rassurer les premiers de la classe, fervents défenseurs d’une orthodoxie sartoriale supposée, le grand mystère de la pochette… reste entier.

Cheers, HUGO