Petite histoire de la veste sport (1)

Hugo JACOMET

Petite histoire de la veste sport (1)

tiré des travaux d’Alan Flusser, Auteur de « Dressing the Man »

Au début des années 20, la notion de veste sport n’existait pas vraiment. Les gens ne faisaient, en effet, pas de distinction entre la semaine et le week-end et gardaient leurs vestes de tous les jours, et même parfois leurs gilets, pour le dimanche. La seule différence, c’est que les vestes étaient alors souvent portées dépareillées avec un pantalon blanc en flanelle et des chaussures blanches également.

Bien entendu, il arrivait que certains rares hommes très élégants osent porter des tenues moins formelles et plus appropriées à l’effort physique que leurs vestes de costumes. Mais il ne venait  tout simplement pas à l’esprit de la majorité des hommes de l’époque, que le confort pouvait également être l’une des fonctions du vêtement…

Il faudra attendre l’apport décisif des étudiant de la Ivy League en 1923, pour qu’enfin soit acceptée la notion de veste réservée aux spectator sports, c’est à dire aux sports dont les parties sont jouées en public (football américain, golf, tennis…)

La fin de la première guerre mondiale voit une vague de vétérans américains, las des privations endurées dans l’enfer des tranchées de la lointaine Europe, prendre d’assaut les couturiers, les tailleurs et les grands magasins. Il en résulte une jeunesse flamboyante, dont l’audace contagieuse contamine l’Amérique. L’après-guerre fut une époque d’expérimentation décomplexée, où l’obsession nationale pour les activités en plein air encouragea le développement d’une mode adaptée.

Il devient rapidement question de produire des vestes plus versatiles, adaptées à la fois aux activités de plein air et aux activités de bureaux. Ce fut d’ailleurs à partir de ce moment, que le confort devint une idée centrale du développement de la mode masculine. ll ne faudra dès lors que quelques années pour que la veste sport ne devienne une pièce incontournable de la garde-robe de l’homme moderne.

La veste sport descend de la veste dite « Norfolk » du milieu du XIXème siècle. La version 1918 du modèle peut d’ailleurs être considérée comme étant la première veste sport à l’Américaine. Celle-ci s’inspire cependant fortement des vestes Norfolk en Harris / Donegal Tweed dont les fabricants vantaient les mérites en ces termes : « Une veste fonctionnelle pour le jeune de corps ou d’esprit, désireux de rester bien habillé même en sortie ».

Portée avec un pantalon de flanelle blanche et un beau canotier, elle devient la tenue estivale par excellence, toujours de bon goût, même dans la station balnéaire la plus « select »…

La veste de costume bleu marine sergée portée avec un pantalon de flanelle blanche et le costume destructuré de lin blanc, font alors la joie de l’Américain aisé pouvant enfin s’initier au plaisir de la coordination des motifs et des couleurs grâce à une garde-robe composée de nombreuses vestes sport et de pantalons dépareillés.

A l’issue de La Grande Guerre, il n’est cependant toujours pas question de contester la suprématie anglaise dans le royaume de l’élégance masculine, et le rôle de Londres qui en est alors, et plus que jamais, la capitale incontestée.

C’est d’ailleurs cette anglophilie des années 20 qui amène sur le marché Américain, pour le plus grand bonheur des connaisseurs mais aussi des profanes, une grande variété de vestes sport en Saxony tweed ou en Donegal tweed des Highlands d’Ecosse qui viennent remplacer la sempiternelle laine peignée alors si populaire aux Etats Unis.

Grâce à leur charme à la fois rural et sophistiqué, les laines Ecossaises et Irlandaises s’imposent alors comme les étoffes des tenues outdoor par excellence. L’élégant Américain leur associe les images, très populaires à l’époque, de l’élégance du sportif Britannique  et de l’aplomb de l’aristocrate Londonien.

Deux silhouettes majeures se partagent alors le marché naissant de la veste sport :

le Drape Cut à l’anglaise, avec ses larges épaules, sa pleine « poitrine » (« full chest » ndt), sa taille légèrement pincée et ajustée au niveau des hanches,

–  le Sack Coat Américain à trois boutons, sans padding, au tombé complètement naturel et aux revers légèrement roulés.

A l’époque déjà, pour qu’une mode démarre du bon pied, il fallait s’assurer qu’elle soit adoptée et portée par les bonnes personnes.

L’Amérique de l’après-guerre, extrêmement prospère, voit alors l’émergence soudaine – littéralement du jour au lendemain – de nouveaux millionnaires qui sont avant tout désireux de ressembler à tout prix à la bourgeoisie traditionnelle de l’époque.

Et quand la saison mondaine s’ouvrait, il fallait être à la hauteur avec des changements de tenues fréquents. C’est l’époque à laquelle Palm Beach devint LA station balnéaire des puissants et le lieu à partir duquel les « tendances » de la mode était lancées.

Le magnétisme de l’endroit attirait d’ailleurs chaque saison à la fois des grands journalistes de mode et des représentants de l’industrie du sportswear naissante, impatients de rendre compte du style des nouvelles tenues portées par les élites.

Vers la fin des années 20, la veste sport, épurée de ses détails rustiques et portée dépareillée avec des pantalons en flanelle ou en gabardine, est finalement adoptée aussi bien par les sportifs que par les spectateurs eux-mêmes. Elle devient l’expression idéale de l’élégance décontractée.

De façon assez ironique, ce sont sur ces vestes sport adoptées par l’élite et les joueurs de tennis de l’époque que le phénomène des logos de marque fit son apparition. Le symbole de la mode de masse (le logo) est donc né sur une veste sport Bespoke d’un aristocrate, Français de surcroit … Délicieux paradoxe.

René Lacoste, surnommé le crocodile pour son incroyable ténacité sur le court, fit en effet « emblasonner » ce qui deviendra le célèbre logo sur ses vestes, quelques années avant de lancer la désormais légendaire marque portant toujours le nom de son fondateur éponyme.

L’Amérique, de son coté, est loin d’être absente de la proverbiale scène internationale de la mode : Anthony Drexel Biddle, fier rejeton d’une célèbre famille de Philadelphie, fut l’un des deux parangons de l’élégance masculine de l’époque, avec William Rhinelander Stewart (dont le manoir familial accueille aujourd’hui le flagship de Ralph Lauren).

Ces deux nobles représentants du style à l’américaine de l’époque furent les premiers ardents supporters de la veste sport.

Sportif émérite et jet-setter de la première heure, Biddle fut en effet l’un des « baromètres » les plus sûrs de l’histoire du style masculin, capable d’en redéfinir, à lui seul, les codes et les limites.

Ci-dessus, Anthony Drexel Biddle après une séance d’entrainement de tennis. Il s’est noué sa serviette de sport autour du cou, a enfilé une veste sport croisée en coton seersucker par dessus son sweater de tennis et quitte le court en pantalon de tennis blanc destructuré et en « spectator shoes » sur-mesure.  Une belle nonchalance.

L’effet de mode passa, mais la veste sport resta et devint la pièce centrale « décontractée » de la garde robe des gentlemen citadins.

La veste sport, qu’il s’agisse d’un belle travel jacket ou d’une hunting jacket en tweed, devient alors une pièce versatile, parfaitement adaptée aux occasions sociales comme le cocktail de l’après-midi ou la partie de bridge du soir…

A suivre.